Une Autre Odyssée – Échange avec Alexandros Markeas et Frédéric Bétous

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La question des migrants en Europe devient une routine insoutenable. Comment abordez-vous ce sujet au delà du documentaire ?

Alexandros : Le projet prend la forme d’un requiem laïque, ou d’une veillée funèbre pour les disparus qui n’ont pas pu traverser la mer, tandis que la dimension poétique amène une expérience réaliste et personnelle.

Notre fil conducteur est le cycle de poésies d’Erri de Luca, Solo andata, qui décrit le sort de migrants, depuis leur fuite jusqu’à l’arrivée des survivants en Italie.

Nous voulons mettre l’accent sur la mémoire, sur la lutte contre l’oubli. Notre démarche tente de lier ces plaintes à toutes celles qui nous ont précédés, pour chercher ce qui est permanent, ineffaçable.

Les personnes disparues dans les eaux de la Méditerranée font partie d’une histoire humaine ininterrompue.

Nous voulons les pleurer et les garder en mémoire comme faisant partie de notre univers proche, en insistant sur cette proximité : nous sommes tous issus d’un voyage, d’un acte presque désespéré qu’un ancêtre a fait pour nous.

Frédéric : Nous avons voulu créer les circonstances favorables pour nous retrouver tous, public et musiciens, pour « voir et entendre » cette actualité dramatique, et non pas y réfléchir. Cette réalité tragique des migrants, éminemment symptomatique de nos sociétés, nous impacte. Elle révèle l’actualité brûlante des phénomènes d’exclusion, des inégalités et autres replis identitaires. Les drames que traversent les migrants ont des implications profondes sur l’image que nous développons de nous-mêmes, et font directement écho à nos propres souffrances.

La question des images et des textes est centrale. Quelle sera la fonction de la vidéo dans l’écriture du spectacle ?

Alexandros : La musique est au cœur du dispositif mais les liens synesthésiques entre son, image et texte nous aident à appuyer cette contradiction trompeuse : la mer Méditerranée, si belle et accueillante nous raconte une histoire, notre histoire tragique.

Qu’est-ce qui a présidé aux choix des motets et des madrigaux ?

Le contenu des textes ou leur couleur musicale ?

Alexandros : La mort a toujours inspiré aux musiciens des oeuvres qui cherchent à exprimer la douleur de la disparition. Nous nous appuyons sur cette tradition musicale savante et populaire pour voir comment nous pouvons chanter pour les disparus, comment les sonorités actuelles peuvent se mélanger avec les mélodies anciennes pour exprimer cette souffrance.

Frédéric : La polyphonie de la Renaissance et du premier baroque, forme musicale emblématique de la culture européenne humaniste, se retrouve ici comprise dans la globalité d’une création musicale intégrant les médias contemporains.

Les pièces choisies sont des œuvres sacrées, mais aussi, en lien avec la dimension poétique, des madrigaux profanes de grands compositeurs de l’Europe méridionale de la Renaissance, tels Monteverdi et Gesualdo.

Ces musiques sont interprétées dans leur forme originelle pour certaines, et parfois servent d’incipit, le temps d’une inspiration… Elles sont totalement intégrées par Alexandros dans le continuum d’Une Autre Odyssée.

Le travail avec les musiciens fait évoluer la partition…

Alexandros : Notre travail est un aller-retour permanent entre l’écrit et le travail sur scène. La partition a un rôle fondamental mais c’est la réalité du plateau, les corps des chanteurs et des musiciens qui ont inspiré l’allure générale de notre spectacle et son découpage formel.

Propos recueillis par Juliette Magniez